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09 mai 2009

Interview Jean Teulé : « Lorsque une population oppressée explose, elle fait généralement une connerie »

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Succéder à un immense succès commercial et critique est probablement l’un des tournants les plus délicats dans la carrière d’un artiste. C’est le défi qui s’est présenté à Jean Teulé, un an à peine après Le Montespan, qui avait autant séduit les critiques littéraires que le fameux “lecteur qui ne lit qu’un roman par an”. Mais Teulé, qui en a vu d’autres, relève le pari haut la main avec Mangez-le si vous voulez, brillante reconstitution d’un méconnu faits divers atroce du XIXè siècle.


Mardi 16 août 1870. Alain de Monéys, jeune premier adjoint du maire de Beaussac, minuscule village du Périgord, se lève pour se rendre à la foire de Hautefaye, la bourgade voisine. De Monéys est un homme valeureux, patriote, qui s’apprête à partir à la guerre contre la Prusse. Il ne cesse de vouloir le bien de ses voisins, est aimé de tous. Pourtant, un malentendu sur la place de Hautefaye va faire basculer sa vie dans un cauchemar. Rapidement, les 600 visiteurs de la foire, qui reconnaissaient tous ses qualités humaines, deviennent fous. En deux heures, l’impensable va se produire :  de Monéys sera lynché comme une bête, avant de finir mangé dans un délirant méchoui !

En cent pages seulement, Jean Teulé recrée le chemin de croix imposé à de Monéys. En plus d’être une brillante étude de la psychologie des foules, le livre est une nouvelle illustration de la folie chère aux écrits de Teulé. Et l’auteur n’oublie pas, malgré le contexte horrible, d’insuffler à son texte une dose d’humour noir qui fait mouche. Et l’on parie sans trop de risques que Mangez-le si vous voulez sera à nouveau un gros succès de librairie.

 

Jean Teulé a accepté de nous parler de son livre. L’occasion pour nous de revenir sur sa très diversifiée carrière littéraire, et l’interroger sur la situation sociale de la France d’aujourd’hui.

 

mangez-le.jpgVotre livre revient sur "l'une des anecdotes les plus honteuses de l'Histoire de France". Pourquoi ce choix ?

 

Par hasard ! Je cherchais autre chose sur Internet, et je suis tombé sur le nom de Hautefaye, le village du Périgord dans lequel se situe le livre. J’avais déjà entendu parler de cette histoire il y a longtemps. Je me suis alors lancé dans quelques recherches. J’ai découvert qu’il y avait déjà des livres qui avaient été écrits là-dessus, notamment par un des juges de l’affaire. J’ai pensé que c’était une histoire incroyablement forte, tellement simple et terrible à la fois. Ce jeune qui arrive à l’entrée d’une foire, et qui à cause d’un malentendu se fait massacrer et même manger par la foule ! C’était une sorte de bouc émissaire, de victime expiatoire.

On raconte que le Christ a eu quatorze stations dans son chemin de croix. Le personnage principal de mon livre n’en a eu que treize, mais cela a dû lui sembler bien assez ! Il a également subi un vrai chemin de croix…

 

Pensez-vous que le fait divers que vous traitez ici a des résonances dans l'actualité ?

 

Tout à fait, il y a un vrai parallèle avec la situation actuelle. Il est probable que les gens ont agi comme cela car ils étaient dans un désarroi complet. Ils ne comprenaient pas pourquoi la France faisait la guerre contre la Prusse, il y avait la sécheresse, la misère, les gens se suicidaient parce qu’ils n’avait plus rien à manger… Ils étaient tellement coincés qu’à un moment, il fallait qu’ils explosent. Et lorsqu’on oppresse une population et qu’elle explose, elle fait généralement une connerie, et s’en prend à quelqu’un qui n’est responsable de rien.

 

Un tel acte pourrait-il se reproduire aujourd'hui ?

 

Peut-être pas jusqu’à manger quelqu’un… Mais il suffit de voir comment les ouvriers d’usine, que l’on maltraite et que l’on presse comme des citrons, s’en prennent à leurs patrons en les séquestrant. Bien sûr, ces derniers ne sont pas complètement innocents, mais c’est l’illustration d’un climat qui se tend, dans une crise qui est un peu similaire à celle de 1870.

 

Vous êtes romancier, journaliste et scénariste. Laquelle de ces trois facettes guide-t-elle le plus votre travail sur un livre basé sur des faits réels ?

 

Essentiellement le romancier. Je fais de très nombreuses recherches sur mon sujet, et j’essaie de transformer tous ces faits à la manière d’un roman. Pendant plus de quatre mois, j’ai lu tout ce qui avait été écrit au préalable sur cette affaire. Mais j’ai aussi voulu lire les ouvrages de Gustave Le Bon sur la psychologie des foules, les livres de René Girard sur les bouc émissaires. Je souhaitais bien comprendre ce que pouvait être un phénomène de foule.

 

Pourquoi cette facette du récit vous intéressait-elle tant ?

 

Je suis extrêmement mal à l’aise dans la foule. Je sais qu’un rien peut embraser la situation. Je ne vais jamais aux grands concerts de rock, ni aux grands matchs de foot. Je suis quelqu’un de très solitaire, qui ne voit quasiment personne du matin jusqu’au soir. Les foules m’inquiètent et me fascinent. C’est sûrement l’une des raisons pour lesquelles j’ai souhaité écrire ce livre.

 

Quelle est la part de fiction dans un livre comme celui-ci ?

 

J’ai juste fait quelques interprétations sur le personnage de la petite Anna Mondout, avec qui l’un des tout jeunes proganistes du carnage prefère découvrir l’amour, et se détourne de la folie des bourreaux. On sait qu’elle a vraiment existé, et on l’a vraiment retrouvé morte dans la neige trois jours après le carnage. Par contre, j’ai inventé qu’elle avait été mise enceinte ce jour-là.

 

gens-france.jpgAu moment de l’écriture, quelle a été votre méthode de travail ?

 

J’ai surtout essayé de me mettre à la place du personnage principal, Alain De Monéys, en me demandant qu’est-ce qu’a pu être sa journée. Je m’y suis littéralement immergé pendant l’écriture de ce roman, je voulais que les gens ressentent vraiment le contexte. Une magnifique journée d’août qui va tourner au drame…

 

Comment avez-vous réussi à donner vie des personnages comme ceux qui perpétuent ce massacre ?

 

Je trouvais fascinant que les protagonistes du ivre ne soient pas des monstres, mais uniquement des gens biens. Ils n’avaient jamais eu problèmes avec la justice avant, et n’en ont plus jamais eu après. Au moment du procès, aucun n’a essayé de charger la victime. Ils ont tous reconnu qu’ils connaissent parfaitement De Monéys, que c’était quelqu’un de très bien. Qu’ils ne savaient pas ce qui leur avait pris.

 

Vous avez souvent écrit sur des facettes méconnues de l'Histoire de France. La pensez-vous plus riche que la fiction ?

 

Ca dépend. Le magasin des suicides était un livre actuel, peut-être même futuriste. Mais lorsque je tombe sur des histoires aussi extraordinaires et méconnues que le Montespan ou le massacre de Hautefaye, je me dis qu’il est impossible de passer à côté d’histoires comme celles-là. Mais je ne suis pas sûr de continuer les romans historiques. Je ne sais pas ce que sera mon prochain livre, mais il sera probablement très différent, et peut-être moderne.

 

Vous avez écrit il y a quelques années la bande-dessinée Gens de France et d'ailleurs, qui était un portrait des Français contemporains. Ce travail historique est-il dans la continuité de cela ?

 

C’est la même chose. Il s’agit de s’emparer de faits réels, et de les raconter le mieux possible, en espérant que les gens seront autant attirés par ces histoires que moi je l’ai été pour les écrire.

 

 

« Mangez-le si vous voulez » de Jean Teulé, Editions Julliard, 136 pages, 17 €. Parution le 11 mai.

 

 

Photo d’ouverture : Jérôme Dominé

 

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