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01 février 2009
Un peuple en petit, six milliards d’autres
Pour son entrée dans la prestigieuse collection Blanche de Gallimard, Oliver Rohe signe un exceptionnel roman, Un peuple en petit. Derrière un titre extrait d’un poème de Novalie, le livre réussit le tour de force de ne pas faire mentir celui-ci. Car à travers trois personnages et 220 pages seulement, c’est bien de l’humanité entière dont Rohe se fait le miroir. Un peuple en petit est clairement l’une des plus belles découvertes de ce début 2009.
Trois personnages, donc. On rencontre tour d’abord Karl, comédien de théâtre talentueux mais vieillissant, qui revient dans sa ville natale en Allemagne, pour y monter Mort d’un commis voyageur, adaptée de manière très personnelle de par un metteur tyrannique et alcoolique. Ce personnage, dont on découvre le prénom au détour de situations fugaces, n’est cité dans le livre qu’à travers le nom de “Bochum”, nom de la ville allemande où doit se tenir la première de la pièce. Vient ensuite “Personnage deux”, un individu coincé dans un immeuble quelconque, aux prises avec des voisins cancaniers, qui est atteint d’un trouble personnel qui l’obsède. Il avoue avoir « toujours manqué de vocabulaire technique » et ne disposer
« que de très peu de mots pour distinguer les objets ». Ce qui le plonge dans des situations embarrassantes, comme demander un chalumeau à la place d’un paille pour son soda. Commence pour lui une interminable quête de sens des mots, afin de s’assurer une expression verbale conforme à ses idées. On découvre enfin le troisième personnage, auquel l’auteur se réfère à travers des dates successives, courant du 3 janvier 1979 au 5 février 1989. Ce personnage est un enfant, coincé dans une terrible mais mystérieuse guerre, qui éventre un pays dont le nom n’est jamais précisé.
A travers ces trois caractères seulement, Un peuple en petit esquisse un portrait saisissant des névroses humaines. Le cynisme d’un Bochum blasé, la névrose grammaticale de Personnage deux et la fuite en avant imposée de l’enfant nous mettent face à autant de situations qui peuvent toucher chacun de nous, à un moment précis de notre vie. Sans rapport apparent ni évoqué, chaque personnage trouve sous la plume de Rohe une existence littéraire qui lui est propre. Outre leurs univers respectifs, ce sont autant de styles d’écriture qui sont empruntés ici. Pourtant, leur addition au sein d’un seul livre est d’une cohésion évidente.
Utilisant à nouveau l’un de ses thèmes favoris, l’identité, Oliver Rohe parvient à établir des portraits à la fois intimes et universels. Ce paradoxe fait de Un peuple en petit un de ces livres dont on se souvient longtemps après avoir tourné la dernière page.

« Un peuple en petit » d’Oliver Rohe, Editions Gallimard, 216 pages, 16,90 €
La première page de Un peuple en petit
Bochum
Après la première de Richard III — de cela je me souviens encore, enfin je fais de mon mieux — la ville (étudiants, habitués, curieux, admiratrices) s’était coagulée dans la cantine du théâtre, épaule contre épaule, au milieu de murs tapissés d’affiches en noir et blanc. Des collègues toujours en costume de scène, bière à la main, bras dessus bras dessous, titubaient d’une table à l’autre, tout autour de nous, ravis pour la plupart de leur performance. Comme de coutume en pareille occasion, c’est un rituel immuable, des critiques du quotidien régional — un couple de cinquantenaires haïs par la profession — furetaient parmi la foule, lunettes embuées, vestes en velours côtelé, pour recueillir sur un calepin beige les impressions des uns et des autres, metteur en scène, dramaturge, acteurs, techniciens, membres du public. Toute cette population bien éméchée fraternisait sous une lumière rougeâtre et tamisée, impossible autrement, dans ce petit espace saturé de musique rock, échangeant, en plus de leurs haleines diversement chargées, des propos plus ou moins savants sur le théâtre.
© Editions Gallimard, 2009
14:39 Publié dans Livres, Rentrée littéraire 2009 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littéraire 2009, rentrée janvier 2009, un peuple en petit, oliver rohe, editions gallimard, critique






















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