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14 août 2008
Alain Mabanckou présente Bêtes sans patrie d’Uzodinma Iweala
Le 21 août prochain paraîtra chez L’Olivier Bêtes sans patrie d’Uzodinma Iweala, le récit atroce et malgré tout sensible d’un enfant soldat en Afrique noire. Encore un ? Si Ahmadou Kourouma a ouvert la voie avec Allah n’est pas obligé en se glissant dans la peau d’un de ces hommes miniatures voués à la guerre par des adultes sans pitié pour l’enfance, Iweala emboîte le pas à son aîné sans avoir à rougir. Au-delà de son sujet très fort, ce livre coup de poing est aussi une prouesse au niveau de la langue et de sa traduction. Mélange d’anglais et de plusieurs dialectes nigérians, le récit inventé par Iweala fait figure d’OVNI dans la rentrée littéraire. Au point d’avoir su convaincre l’écrivain français d’origine congolaise Alain Mabanckou d’en être le traducteur. Une première pour le prix Renaudot 2006.
Bêtes sans patrie d’Uzodinma Iweala est votre première traduction. Pourquoi lui ? Pourquoi maintenant ?
Alain Mabanckou (photo ci-contre) : Uzodinma Iweala est un écrivain dont l'écriture m'a ébloui. J'aime les livres qu'on "entend", qui résonnent, qui vous laissent pendant longtemps sous le "choc" de l'admiration et de la fascination. J'avais l'impression qu'il avait écrit ce livre pour moi, il me suffisait alors de prolonger son chant, de prendre le même timbre de voix. Le livre fut publié avec succès aux Etats-Unis en 2005.
Quelles sont les plus grosses difficultés dans une traduction comme celle-ci ? Avez-vous demandé conseil à des traducteurs ?
A.M. : C'était une traduction très délicate : la langue d'Uzodinma est un mélange de pidgin et de beaucoup de langues du Nigeria. Son Anglais est donc "pourri" comme on le souligna aux Etats-Unis. Il fallait non pas traduire de manière linéaire mais trouver une musique, briser la phrase, multiplier des trouvailles sans dénaturer la version originale ou s'en éloigner. C'est à cet instant que j'ai porté ma casquette d'écrivain. Je n'ai pas voulu voir ou consulter l'auteur - que je n'ai d'ailleurs toujours pas rencontré. Je tenais à garder cette distance. Je n'ai pas non plus consulté d'autres écrivains qui traduisent.
Est-ce que vous désirez lui apporter un coup de pouce en le traduisant et en le faisant connaître en France ?
A.M. : Je ne sais pas s'il faut parler de coup de pouce. Je suis persuadé que les grands livres - comme celui d'Uzodinma Iweala (photo ci-contre) - finissent par trouver leur lectorat. Je me réjouis toutefois de présenter cet auteur au lectorat d'expression française. Ce n'est pas un fait extraordinaire qu'un écrivain tende la main à un autre.
Cette traduction restera-t-elle un cas isolé ou aimeriez-vous en faire d’autres ?
A.M. : Je traduirai selon mes humeurs et selon mes coups de cœur. C'est un travail de longue haleine qui m'oblige à mettre de coté ma propre création. Donc je ne le ferai qu'au compte-gouttes car il me faut avant tout privilégier le plaisir du texte et de la découverte.
Propos recueillis par Nathalie Six
« Bêtes sans patrie » d'Uzodinma Iweala, Traduit de l’Anglais (Etats-Unis) par Alain Mabanckou, Editions de l’Olivier, 180 pages, 18 €. Parution le 21 août.
Extrait de Bêtes sans patrie
Ça a débuté comme ça. J’ai senti des démangeaisons on dirait même c’est les insectes qui rampent sur ma peau, puis voilà ma tête aussi qui commence à chatouiller là, entre les yeux, j’ai donc envie d’exténuer à cause que le nez ça gratte aussi dedans, et comme le vent il souffle maintenant tout droit direct dans mes oreilles, c’est là que j’entends des choses vaille que vrac : le crissement des insectes, les camions qui grondent on dirait même je sais pas quelle ethnie d’animaux, et après tout ça j’entends un quelqu’un qui aboie, À VOS POSTES MAINTENANT ! VITE ! VITE VITE ! MAGNEZ-VOUS! EN VITESSE KÒ !, avec une voix que je sens ça sur mon corps on dirait même c’est un couteau.
J’ouvre les yeux, je vois y a la lumière autour de moi, ça vient dans les trous du toit là en haut, ça passe net au-dessus de mon corps on dirait même c’est des filets. Et comme la lumière vient comme ça, je croqueville bien bien comme il faut mon corps on dirait même je suis une petite souris dans mon coin. Et je sens l’odeur de l’eau de la pluie et de la transpiration, ma chemise elle est si trompée que je me dis dans moi-même que ça c’est pas une chemise que j’ai là mais presque une autre peau. Je veux quand même bouger, le problème c’est que j’ai mal aux os, en plus de ça mes muscles aussi ils me font mal on dirait même c’est des fourmis de feu qui me mangent partout partout. Si seulement j’ai été capable de me donner des baffles pour que comme ça je les chasse, c’est direct que j’allais faire, or j’ai pas été même capable de bouger un doigt. Et j’ai rien fait.Ó Editions de l’Olivier, 2008























Commentaires
J'ai beaucoup aimé ce livre. tout le regard de l'enfant est paradoxalement dans l'oralité, dans son récit. Il y a un rythme, une musique, une transformation du langage qui nous rappelle celle que nous avons tous vécu, enfants, métamorphosant les mots, les expressions au vu de ce que nous comprenions, entendions. Lorsque le pire est là, l'imaginaire est aussi là qui aide l'intolérable à rentrer coûte que coûte dans les frontières du supportable. L'irréel se met au service du réel et tuer un homme est comparable à ouvrir une noix de coco car comment peut-on faire sinon pour survivre ?
Ecrit par : ster | 02 septembre 2008
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