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21 avril 2008

Interview Abha Dawesar : « La littérature transcende la vie et lui donne une autre dimension »

9b70cd766e06dff329cb43568c54bbe0.jpgJeune romancière indienne découverte l’année dernière avec son roman Babyji (Editions Héloïse d’Ormesson) Abha Dawesar revient avec un livre qui pourrait presque autobiographique mais qui ne l’est pas : l’histoire d’une écrivain en herbe qui se fait draguer par un Prix Nobel de Littérature sur Internet. Dernier été à Paris sortira en librairie le 7 mai prochain. Nous avons eu la chance de le lire avant tout le monde, en anglais, puis de rencontrer l’auteur, en transit entre Delhi et New York.
Interview en avant-première d’un phénomène de la littérature indienne.


Abha Dawesar est une comète. Née à Delhi, elle est arrivée à 17 ans aux Etats-Unis pour étudier la philosophie à Harvard. Après une carrière dans la finance, elle envoie tout valser pour écrire. Naîtra un premier roman Miniplanner (2000) sur les aventures d’un homosexuel à New York. En 2007, est traduit en français son deuxième roman, Babyji, qui suit l’éducation sexuelle d’une adolescente à Delhi auprès de trois femmes, sur fond de révolution étudiante. Dans l’appartement mis à disposition par son éditrice, sa petite valise à roulette toute proche, Abha a pris le temps de partager un verre d’eau avec nous.  Passant de l’anglais au français, la jeune romancière nous parle de son coup de foudre pour Paris il y a six ans, de l’amour en général, du sexe, du vin et des beaux-arts.

Votre roman est d’abord une formidable déclaration d’amour à Paris !
06a530d23e88ffdd71a3b2b41b710347.jpgAbha Dawesar : Si l’on cherche une partie biographique dans le roman, elle est là, dans les sentiments que je nourris pour Paris. J’y suis venue en 2002 pour un mois, je venais de démissionner (auparavant Abha travaillait dans la finance, ndlr) et j’avais déjà écrit un premier jet de Babyji. Je voulais m’accorder un mois à Paris pour apprendre le Français. A l’époque, je connaissais seulement les verbes avoir et être. Et puis, il s’est passé quelque chose, l’évidence s’est imposée à moi, je devais revenir ici : Paris serait le lieu d’un prochain roman. Avant mon séjour parisien, j’écrivais déjà mais je n’étais pas encore un écrivain. Ensuite, mes premiers textes furent publiés. Paris représente une charnière. En outre, cet été-là, pour la première fois, je me suis approprié Paris. J’ai eu de la chance car j’ai rencontré beaucoup de gens et j’ai pu revenir à nouveau deux mois. J’ai réalisé seulement récemment, que j’avais toujours été attirée par la France, à travers les films, les livres, les pièces de théâtre, dans la rue à New York, je m’amusais à reconnaître si les gens étaient Français.

Dans votre nouveau roman, Prem Rustum est un Nobel de littérature qui chatte sur Internet et rencontre une de ses fans, prénommée Maya. Cette dernière, c’est un peu vous ?
A. D. : Non, tous ceux qui lisent le livre partent du principe que l’héroïne c’est moi, or je suis tous les personnages en même temps, et je dirai même que Maya a été celle qui m’a demandé le plus de travail. Son personnage se rapproche le plus de moi, par sa jeunesse et ses goûts, or précisément je ne voulais pas qu’elle soit moi. Pour Prem et Pascal, je pouvais sentir immédiatement ce qu’ils pensaient, bien qu’ils soient des hommes et nettement plus âgés que moi. Le héros du livre, c’est bel et bien Prem Rustum : il est la raison pour laquelle je l’ai écrit. Maya est un personnage secondaire, même si je sais que pour les lecteurs ce n’est pas le cas.

Avez-vous déjà rencontré un prix Nobel de littérature ?
A. D. : Très brièvement à Harvard pendant mes études. Nadine Gordimer était venue en tant qu’écrivain invité par l’université, je l’avais photographiée pour le magazine de ma fac, c’est tout.

Avez-vous inventé cette rencontre parce que vous auriez aimé qu’elle vous  arrive ?
A. D. : Je l’ai imaginée pour répondre à une nécessité intérieure. J’avais sûrement besoin d’une sorte de mentor, le livre lui-même a joué le rôle d’un mentor pour moi ; désormais, je ne rêve plus de vivre une histoire d’amour avec un Nobel. Je cherche d’autres choses.

Vous êtes une adepte des sites de rencontre ?
A. D. : Non, mais je suis très au courant de tout ce qui se fait sur le net, cela fait partie de ma génération : je tiens un blog. Internet apporte la liberté qui manque au monde réel. Il n’y a pas de frontière, alors que l’immigration est de plus en plus difficile partout, que les frontières se ferment et qu’il devient même compliqué de voyager depuis l’attentat du 11 septembre. La suspicion est partout. Lorsque vous chattez, votre conscience du monde s’en trouve changée. La culture du net au contraire ne conçoit pas de limite.

A travers Prem, vous passez en revue toutes sortes de relations amoureuses y compris la plus tabou, entre un frère et une sœur. Vouliez-vous choquer ou est-ce seulement un élément qui explique la complexité. Etait-ce un but de ce livre ?
A. D. : Je n’écris pas d’une manière choquante et ce n’est jamais mon propos. C’est étrange car je n’avais pas décidé au tout début du livre quels seraient les antécédents de Prem. A un certain moment, mes personnages m’ont échappé. Cette relation incestueuse est un élément qui aide à comprendre la personnalité de Prem ; je ne suis pas en train de dire si c’est bien ou mal, je constate, comme un lecteur, que cela fait partie de Prem : il a aimé sa sœur, alors qu’il était extrêmement jeune, a découvert son corps de manière naturelle, ce n’est pas un acte vicieux de leur part. Le fait aussi que sa sœur soit morte jeune est important, il l’idéalise et elle lui manque terriblement. Vous savez c’est un des grands mystères de l’écriture, vous ne choisissez pas nécessairement tout. Vous vous laissez porter, vous ne savez pas vous-même d’où vous vient cette idée, mais elle est là, tout simplement, elle s’impose à vous.

Prem aimerait être aimé pour lui-même, or il se rend compte que son statut de Nobel est un filtre permanent chez toutes les personnes qu’il rencontre. 
A. D. : Lorsque vous êtes écrivain, vous ne pouvez pas mettre de côté cet aspect, même lorsque vous êtes amoureux ; c’est intrinsèque, et plus encore pour un artiste, tout votre être, votre nature profonde est en permanence connectée à votre âme. Votre inspiration est l’essence même de votre personnalité, on ne peut séparer l’écrivain de l’homme. Prem le réalise et il en voit aussi les limites. A priori, on n’aime pas, sincèrement je veux dire, quelqu’un pour son argent, son statut social, ou son métier, mais quand on dissèque ses sentiments, est-il si facile de faire la part des choses ?
Son métier d’écrivain affecte toute sa vie, sa disponibilité envers les autres, et plus que n’importe qui, il est parfois tenté de choisir l’imaginaire au détriment de la réalité. Prem se donne complètement à son art. Son défi est de savoir s’il sera encore capable de vivre vraiment dans la réalité.

L’originalité du livre est de lier en permanence la littérature et l’idée du désir, l’appétit sexuel et l’envie d’écrire. Que vouliez-vous démontrer ?
A. D. : Je n’ai pas voulu faire de démonstration, mais si vous vous sentez vivant en tant qu’homme, vous vous sentez vivant aussi comme auteur. C’est encore plus vrai pour quelqu’un comme Prem, le fait d’avoir à nouveau des relations sexuelles avec des femmes nettement plus jeunes lui offre un second souffle. Ce sursaut arrive en partie grâce à sa rencontre avec Maya, mais aussi à son ami français Pascal qui est plus pragmatique que lui. Même lorsque l’écriture est en soi très pessimiste et nihiliste comme chez Dostoïevski, cela reste un acte de vie, la littérature transcende la vie et lui donne une autre dimension.

Vos auteurs favoris ?
A. D. : Mes goûts changent régulièrement selon les livres que je suis en train d’écrire et de lire. En ce moment, c’est Coetzee et Philip Roth. Ce dernier a une capacité à s’interroger sans cesse sur sa vie, ses actes et la vie autour de lui. Grâce à lui, j’ai compris l’Histoire des Etats Unis d’Amérique, mieux qu’avec n’importe quel autre. Il ne décrit pas les événements tels que vous pouvez les lire dans les journaux mais il en saisit le parfum, l’air du temps. Je l’ai rencontré par hasard, il s’est montré très disponible, nous avons parlé littérature en marchant.

Dernier été à Paris a été publié en Inde en 2006, comment a-t-il été accueilli ?
A. D. : Bien, en fait, je pense qu’il existe des points communs entre l’Inde et la France : pour nous, la France reste le pays de référence en art dans la culture.  Et puis, Français et Indiens ont le même rapport à la gastronomie. Contrairement aux Etats-Unis, où l’on ne prend jamais le temps de cuisiner, et où l’on mange un sandwich en marchant; en France, le repas est un moment privilégié pour discuter, en Inde, on se met à table en famille pendant les célébrations religieuses. Dans ces deux pays, l’hospitalité signifie offrir à manger.

Propos recueillis par Nathalie Six

« Dernier été à Paris » de Abha Dawesar, Ed. Héloïse d’Ormesson, 22 €. Parution le 7 mai.


Commentaires

Cette jeune écrivain que je ne connaissais pas a beaucoup de fraicheur et de spontanéité. je trouve intéressant le passage où elle indique au sujet de la scène d'inceste entre un frère et une soeur que parfois les personnages échappent à l'auteur et mènent une vie propre Tout le mystère des chef d'oauvre je crois est là . Et puis cette jeune femme aime Paris et la cuisine française, elle n'a vraiment que des qualités !

Ecrit par : ulysse | 24 avril 2008

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