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12 avril 2008

Crocs, grand livre malade

c740657f982678d09c0d7e059ff3f016.jpgDans la course au livre le plus génialement barge de 2008, Peste de Chuck Palahniuk vient de trouver un concurrent sérieux. Avec Crocs, son premier roman, Toby Barlow signe un roman hors du commun. Une histoire complètement folle de guerre de gangs à Los Angeles, dont les membres se révèlent être des créatures passant de l’état d’humain à celui de chien (et inversement), en fonction de leur intérêt. Pourtant, Crocs ne pourrait être qu’un pulp novel de plus si Barlow n’avait pas choisi d’utiliser sur tout le livre une écriture qui oscille sans cesse entre poésie formelle et slam des rues.


A Los Angeles, Anthony Silvo est un jeune chômeur. Après plusieurs tentatives infructueuses, il trouve un emploi : attrapeur de chiens dans un dispensaire pour animaux. Son prédécesseur à ce poste a mystérieusement disparu. Sans transition, le lecteur se retrouve plongé dans un milieu parallèle, vivant en marge de la ville. Trois gangs de mafieux locaux se disputent sans merci le partage des différents commerces illégaux. Les assassinats sanglants rythment leurs journées.
Mais derrière ces bandes se cache une vérité encore moins avouable : leurs membres descendent d’une très vieille ligne de créatures, qui se transforment à volonté d’hommes en chiens-loups garous extrêmement sanguinaires. Chaque tribu est composée d’une douzaine de mâles et d’une seule femelle, qui s’offre à chacun d’entre eux en récompense. Pour continuer à exister, chaque gang doit trouver de nouveaux membres en mordant des humains sains, mais propices à la violence. Quand Anthony tombe amoureux de l’ancienne maîtresse de Lark, l’un des chefs de gangs, il se retrouve propulsé malgré lui dans un monde qui le dépasse largement…
07ec4a8fe85d8e4be879a888658dfb8b.jpgOn ne saurait aborder Crocs sans aborder, avant tout, son écriture. Crocs est dans son histoire un livre d’une violence brute, entraînant sans ménagement son lecteur dans des situations brutales, sanguinaires, et parfois hautement érotiques. Mais Barlow a donc choisi d’abolir le style narratif traditionnel qui aurait pu anéantir toute noblesse de l’écriture. En choisissant une forme « en vers et contre tout », comme l’annonce judicieusement la quatrième de couverture, il donne une dimension quasiment lyrique à son ouvrage.
Bien entendu, les premières lignes nous laissent dubitatifs, appréhendant une débandade de l’écrivain au bout de quelques lignes. Mais Barlow n’abandonne jamais, et la maîtrise de cette écriture courageuse donne au livre un pedigree noble que l’on aurait jamais soupçonné. Car cette poésie sait adapter son langage aux situations : si des vers classiques sont bien présents, les scènes les plus violentes sont décrites en une sorte de slam des rues, que pourraient utiliser les personnages du livre.
Véritable prouesse d’écriture, Crocs en une tout autant pour sa traduction. Celle-ci est l’œuvre d’un des meilleurs traducteurs de littérature américaine, Brice Matthieussent. Celui a qui l’on doit les adaptations d’auteurs aussi prestigieux que Jim Harrison ou John Fante replonge ici dans une littérature de facture beaucoup moins classique, comme il l’avait fait récemment avec Serpents et piercings de Hitomi Kanehara, sans jamais céder un pas à la rigueur qui a fait sa réputation.
Paraissant en France quelques jours à peine après les Etats-Unis (merci Grasset pour cette performance), Crocs est l’une des publications les plus stupéfiantes de ce début d’année, d’autant que personne ne l’attendait. On attend désormais avec impatience le prochain texte du mystérieux trentenaire Toby Barlow, dont l’éditeur nous apprend juste qu’il est « un créatif dans une agence publicitaire de Détroit qui peut se transformer à volonté en écrivain » dont les talents ont été découverts dans la prestigieuse revue américaine n+1.


« Crocs » de Toby Barlow, traduit de l’Anglais (Etats-Unis) par Brice Matthieussent, Ed. Grasset, 380 pages, 18,90 €

Le site officiel du livre
Le blog de Toby Barlow pour The Huffington Post

La première page de Crocs


Chantons l'homme assis
à la table du petit déjeuner,
sa main olivâtre décrit des cercles incessants
sur les petites annonces
« Cherche » « Cherche » « Cherche »
boulots modestes salaires minables
mais il faut bien commencer quelque part.
Ici.
Los Angeles East L.A.
à cinq cents mètres de l'endroit où on ramasse les mariachis
par les chaudes nuits d'été,
à trois kilomètres de La Serenda de Garibaldi
où les voitures noir panthère font halte
pour qu'à l'intérieur leurs belles blondes mangent
puis essuient le grain de beauté rouge sang
sur leurs lèvres paisibles
« Cherche » « Cherche » « Cherche »
il écarte le journal
tend le bras vers le téléphone
respire à fond, commence

« non, désolé »
« poste déjà pourvu, bonne chance »
« vous avez de l'expérience ? »
« laissez un message »
« n'y pense même pas »
« z'avez l'air mexicain, holà, z'êtes mexicain ? »
« rappelez lundi »
« mmmm, j'en sais vraiment rien »
« non »
« non »
« non »

Alors son hameçon croche. Un mince filon est touché.
Un rayon d'espoir frappe soudain la terre desséchée :
« Oh mais oui, passez donc, quel est votre nom ? »

Attrapeur de chiens. 

© Editions Grasset, 2008

Commentaires

Ouah, l'extrait m'a convaincu! Merci pour cette découverte!

Ecrit par : A.D. | 14 avril 2008

J'avais noté quelquepart : "à voir : Crocs de T.Barlow (Grasset).
Et ce billet me donne envie.
Merci

Ecrit par : Damien | 05 mai 2008

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