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19 mars 2008
Interview Michal Govrin : « Je suis une moderniste incurable »
Nous avons rencontré au salon du livre de Paris Michal Govrin, pour la parution de son roman Sur le vif, aux éditions Sabine Wespieser. Cette auteur faisait partie des 39 écrivains invités d'honneur par le salon qui a rendu hommage cette année à la littérature israélienne.
Sorti en Israël en 2002 et aux Etats-Unis en septembre 2007, Snapshots (Sur le Vif en français) s’impose immédiatement par sa singularité, révélant une exigence tant intellectuelle que textuelle. Architecte connue et reconnue, à la recherche d’une transcendance, Ilana Tsouriel, a pour projet d’ériger sur l’une des collines de Jérusalem, un anti-monument dédié à la paix et à la réconciliation entre Palestiniens et Israéliens.
Faisant écho à ce projet fou et quelque peu utopiste, le roman de Michal Govrin est lui aussi un anti-livre, déconstruit, dés-écrit, explosé en trois niveaux de lecture : notes personnelles d’une narratrice en quête d’une paix intérieure, lettres au père, et extraits d’un journal intime narrant une passion adultère en pleine guerre du Golfe entre Ilana l’israélienne juive, et Saïd, l’amant palestinien. Au fur et à mesure du texte, la fuite en avant d’Ilana, auréolée d’idéalisme, est tempérée par la découverte de l’influence posthume du père. Le retour aux sources, sur une Terre autrefois honnie et maltraitée, rendra toutes ses promesses à cette femme traversée par un désir d’absolu.
Aaron Appelfeld a salué ce roman qui éclaire les complexités de la société israélienne. Romancière, poétesse et directrice de théâtre, Michal Govrin a déjà publié huit livres. A l’occasion de la parution en France de Sur le vif, son deuxième roman, nous avons rencontré Michel Govin au Salon du livre de Paris.
Comment le livre a-t-il été reçu dans la société israélienne ?
Les critiques ont été très bonnes, j’ai eu aussi des réactions de consternation, venant à la fois de l’extrême gauche et de l’extrême droite religieuse. Cependant, c’est pour moi le rôle de la littérature, que de déstabiliser les idées reçues. Les gens de gauche m’ont demandé pourquoi l’histoire d’amour entre Ilana, l’architecte juive, et Saïd, le metteur en scène palestinien, n’était pas sublimée ? Or, justement, je ne voulais pas l’idéaliser, elle n’est pas simple, ni sans défaut. Je voulais éviter un certain manichéisme entre les bons et les mauvais.
Ensuite, la lecture que je propose des textes juifs, dans la Torah et la Bible, a suscité un débat dans le monde religieux. Je désirais bouleverser les automatismes, réactiver des notions qui sont là devant nos yeux sans que l’on en comprenne le sens (comme l’idée de la jachère), et qui tout à coup deviennent des brûlots. L’écrivain a le devoir de dépoussiérer les idées pour rendre actuelles des notions ancestrales. On m’a aussi reprochée d’aller trop loin dans l’utopie : pouvons-nous nous permettre d’invoquer à propos de Jérusalem cette tradition de lâcher prise ? A mes yeux, la Bible à travers ce verset sur la jachère a voulu instituer une cure préventive contre la peur d’être dépossédé de ce que nous avons. On s’agrippe sur ce que l’on a, or pour se décontracter un peu, pour relâcher ce geste, il faut gérer la peur. En outre, Ilana est un personnage très libre, à la fois politiquement et sexuellement.
Avez-vous étudié les textes sacrés pour votre roman ?
J’ai passé, à Paris, un doctorat sur le théâtre sacré et travaillé sur Brook et Groutowski. Dans ma famille, il y avait déjà une tradition hassidique, mais emprunte de laïcité, mon père étant un travailliste. Depuis quelques années, j’étudie beaucoup la Torah, parfois avec des rabbins, avec mon mari, des copines, cela influence beaucoup mon oeuvre. Je suis sans cesse émerveillée par la richesse de la Torah.
Concernant l’étude de la Kabbale, j’ai eu la chance et l’honneur d’être suivie, dans le cadre de ma thèse, par un éminent kabbaliste, Gershom Scholem (il fut président de l’Académie israélienne des lettres et des sciences en 1968 et professeur d’histoire du mysticisme et de la Kabbale à l’Université hébraïque de Jérusalem, dont il fut un des fondateurs).
Je situe mon écriture entre la tradition des écrits saints et les écrits laïques, peut-être d’une manière subversive. Je crois qu’il existe une continuité entre les deux et cela me passionne. Mon précédent texte Vers la mer, que j’ai commencé à Copacabana à Rio, est une critique d’exégèse inspirée par la vue de la plage et mise en page comme une page du Talmud, avec un texte au milieu et des exégèses tout autour, un éclatement de la langue et des petits dessins. C’est une page polyphonique où je puise mon inspiration pour faire de la littérature d’avant-garde. La langue est un acte créateur, en même temps qu’une création perpétuelle. Le monde selon la Kabbale est une collaboration constante.
Votre roman, Sur le vif est ainsi construit autour de trois niveaux de lecture, constitués par un assemblage de récits, des notes écrites par la narratrice lors de ses déplacements, en voiture, sur des aires d’autoroute, des autobus, des chambres d’hôtels…
Exactement, tous ces moments qui autrement sont perdus, ces entre-deux ! Si l’on y fait attention, notre vie devient plus dense. Je crois beaucoup à cette forme révolutionnaire. Je m’intéresse à la recherche neurobiologique, aux découvertes sur le cerveau et très souvent, ce que les scientifiques trouvent, les artistes le savaient déjà de manière empirique. Cet éclatement du roman trace les rayons X. Un peu à la manière d’un voyage en bus où l’on voit défiler devant ses yeux un paysage, et au même moment, une émotion jaillit, puisée au plus profond de la mémoire. Je voulais faire le mimésis du fonctionnement de notre cerveau. Je suis une moderniste incurable.
La narratrice est architecte, toute l’histoire tourne autour de son projet pour Jérusalem, un anti-monument dédié à la paix. D’où est née votre réflexion autour de l’architecture ?
La mise en scène m’a amenée à réfléchir sur l’espace, la symbolique de l’espace m’est très chère. La technique des ensembles, dans les villes. J’avais envie de parler de Jérusalem non pas à travers un prisme politique, mais à partir de son espace, d’un rêve architectural. C’est pourquoi j’ai imaginé que mon héroïne donnait des conférences, là où je suis moi-même allée en écouter, à la Cooper Union à New York, on m’y avait invitée pour parler de la notion de "cabane". J’ai également rencontré des architectes israéliennes, telle Ada Carmi qui a construit le palais de justice à Jérusalem avec son frère.
Quelle est la forme d’écriture dans laquelle vous vous sentez la plus libre ?
Je me sens une très grande élève de Samuel Beckett dont j’ai adapté le roman Mercier et Camier, une première mondiale. Beckett disait que l’on pouvait passer entre les différents genres. Je suis fascinée par le croisement de la poésie, de la littérature et du théâtre. Le roman est le lieu où je peux mettre en scène toutes les sources, toutes les voix qui sont en moi. J’ai aussi adapté La prière du matin juif, tout reposait sur la scénographie et le jeu des personnages. Dans Sur le vif, les instantanés, les descriptions des autoroutes sont une forme de poésie, une métaphore filée sur le chemin.
Avez-vous dirigé une troupe avec des acteurs palestiniens et israéliens ?
J’ai eu la chance d’avoir dans mes classes, des élèves de toutes origines, notamment à la School of visual theater de Jérusalem, l’avant-garde du théâtre israélien. C’était au début des année 90 lorsque la paix paraissait possible, nous avons vécu des moments privilégiés de fidélité à l’âme et à l’humanisme du théâtre. Certains de mes étudiants ont fondé des théâtres à Ramallah, à Gaza.
Vous ont-ils demandé de venir enseigner ou de participer à des mises en scène dans les territoires occupés ?
Non, car la réciprocité n’est pas possible en ce moment. S’ils le faisaient, ils seraient considérés comme des collaborateurs. Ils sont tenus par la peur. Il reste la fidélité à ce que nous avons vécu ensemble. Je crois beaucoup à cette semence d’un pacte humaniste. Il y a en revanche des collaborations entre les acteurs arabes et juifs israéliens. Nous avons une floraison de troupes arabes israéliennes et, Ghaleb Majadleh, notre ministre de la culture actuel est un arabe musulman.
Etes-vous optimiste ou pessimiste pour la paix au Moyen-Orient ?
J’ai commencé mon roman un mois avant les accords d’Oslo, toujours avec un sentiment de fragilité, j’ai d’abord pensé que le livre sortirait en pleine paix, une paix éternelle, et que mon roman paraîtrait peut-être pessimiste à certains. Malheureusement, c’est le contraire qui s’est produit : je l’ai terminé en 2001, au moment de la Guerre en Irak, et de la deuxième Intifada, du coup, mon texte est devenu utopiste. Plus cela allait mal, plus j’ajoutais de l’eau à ce projet architectural au service de la paix. À travers cette chronologie, on comprend l’intensité de l’Histoire dans notre région. C’est l’Histoire qui nous écrit et l’Histoire a traversé l’écriture du roman.
Propos recueillis par Nathalie Six
Sur le Vif, de Michal Govrin, Ed. Sabine Wespieser, 474 pages, 26 €
15:55 Publié dans Livres, Rencontres autour d'un café, Salon du livre 2008 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Sur le Vif, Michal Govrin, Editions Sabine Wespieser, interview, Nathalie Six, Culture Café
















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