« La bataille oubliée des Mercenaires de l’espace | Page d'accueil | Les confidences de la souris »
22 janvier 2008
Les douches écossaises de Irvine Welsh
Nous vous avions alertés, dès octobre dernier, sur les deux prochains romans à paraître de l’auteur écossais Irvine Welsh. Absent depuis longtemps des librairies françaises, l'auteur de Trainspotting y fait enfin son retour avec Porno, la suite de son roman-culte (paru en anglais en 2002) et son dernier roman en date, Recettes intimes de grands chefs.
Lecture faite, nous n’avons pas été déçus.
Que vaut la suite d’un premier roman culte (Trainspotting), devenu lui-même film culte ? Attention danger ! Le piège est tellement prévisible que l’on en venait presque à regretter que le génial Welsh nous concocte avec Porno un bis repetita des aventures de ses quatre bad boys d’Edimbourg. Alors quoi, on prend les mêmes et l’on recommence ? Heureusement, non !
A première vue, pourtant, la bande de potes a peu évolué. Begbie, dangereux désaxé, cherche toujours la bagarre, le charmant Renton retombe sur Dianne, ex-lycéenne bourgeoise devenue étudiante avec qui il file le parfait amour, Spud est resté naïf et gentiment crétin, mais Sick Boy, le héros de l’affaire, se fait désormais appeler Simon David Williamson et a décidé de faire fortune. Par quel moyen ? La réalisation d’un film porno dans lequel il entraîne ses amis, et quelques nouvelles têtes. Tout ce petit monde reste néanmoins amateur, et c’est tant mieux pour le lecteur. Personne ne maîtrise le tournage des scènes et La Chevauchée des sept frères devient vite un maelström gigantesque, une arnaque évidente. Alors que Simon s’imagine déjà en haut des marches à Cannes au festival des Hot d’or, il perd tout contrôle devant la belle et dangereuse Nikki dont il veut faire une star du X tout en ne dédaignant pas non plus l’utiliser.
Dans ce cirque, le film joue surtout le rôle de révélateur : point de mire de toutes les jalousies et des coups tordus du groupe qui est loin d’être soudé. Les copains ont beau être quatre, il faut bien plus qu’un chiffre pour devenir des mousquetaires ; « un pour tous et tous pour un », très peu pour Renton et Simon qui ne sont plus liés que par l’avidité. Ces deux-là ont des choses à se dire, qui ne sortent pas, des contentieux qui s’épaississent et alimentent une vieille rancune. Le nouveau leitmotiv de Simon est aussi celui du roman : « les Anglais aiment voir les gens se faire baiser ». Au propre comme au figuré, les apprentis réalisateurs seront servis.
Si Porno est un bon début pour des retrouvailles, on vous avouera quand même que ce n’est pas le meilleur.
Avec son dernier opus, Recettes intimes de grands chefs, Welsh tient là le chef-d’œuvre ! Le livre est à lui seul un repas complet, entrée plat dessert. Tout y est. L’idée de départ ? Danny, inspecteur sanitaire à la mairie d’Edimbourg écume les cuisines des grands restaurants pour vérifier que les règles d’hygiène y sont bien appliquées. A son grand dam, il doit faire équipe avec Brian, un jeune homme gringalet et timide. Tout les oppose, le premier est un tombeur, le second encore puceau et rougit dès qu’une fille lui adresse la parole. Danny qui exècre plus que tout, la faiblesse et la couardise, en vient à nourrir une haine démesurée pour Brian, archétype de la victime éternelle.
Cette haine va générer un phénomène étrange : un soir de match, Danny se fait tabasser par des Hooligans. Laissé à moitié mort sur le trottoir, il se réveille le lendemain à l’hôpital sans la moindre ecchymose. En revanche, Brian arrive au bureau couvert de bleus. Deux jours plus tard, Danny, dont la petite amie vient de le larguer, boit jusqu’à la limite du comas éthylique, mais c’est Brian qui écope d’une gueule de bois. Désormais, tous les écarts de Danny se répercutent sur Brian qui, croyant à la manifestation du démon, sombre dans une dépression. Danny, conscient de ce formidable pouvoir, s’amuse à plonger son souffre-douleur dans les affres de la drogue, de l’alcool et d’une dépravation orgiaque.
Ça ne vous rappelle rien ? Pour une inconditionnelle du Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde, le défi était abyssal et l’attente immense. Irvine Welsh le relève sans une égratignure, car il ne tente pas de singer l’écriture de Wilde : il ne change pas son univers et y saupoudre ses propres ingrédients :drogue, sex and electro, avec une bonne dose de punk dans Recettes intimes des grands chefs.
Chez Welsh, les hommes ont la queue baladeuse, la main lourde, et les filles sont souvent des objets sexuels, non consentantes, ou des nunuches décoratives. Même si les mecs écopent eux aussi d’une bonne dose d’asthénie et de débilité. Le ciel est constamment gris, balayé de rafales de pluie, les Ecossais beurrés et bagarreurs, les toilettes des bars puent la pisse et sont jonchés de vomissures ; les appartements sont meublés de canapés défoncés et bon marché, la moquette n’a pas été changée depuis plus de dix ans, la photo du paternel encadrée dans du plastique imitant l’or, on dîne souvent à la cuisine ou devant la télé, directement dans la casserole, les carbonara sont trop cuites, la bière est rarement fraîche.
La drogue, en revanche, ne manque pas ! Héro, shit, bang et bières alternent à un rythme soutenu. On retrouve l’humour grinçant et cynique, la critique d’une société fascinée par le fric, le côté bling-bling si omniprésent aujourd’hui, la vulgarité et la médiocrité des uns, et, plus rare, l’intelligence aiguisée par les privations et l’envie de jouer sa carte dans un pays qui méprise ses pauvres et ses jeunes et où la lutte des classes n’a pas encore disparu. Plus encore dans Recettes intimes de grands chefs, Irvine Welsh façonne des personnages travaillés par leur inconscient et les non-dits générés par de lourds secrets de famille. Le tout sur fond de musique rock, les Old Boys, les Clash, ou les Sex Pistols ont bercé la jeunesse de l’auteur et continuent de l’inspirer avec d’autres plus contemporains comme Robbie Williams.
Son style, enfin — brillant de causticité, trash, souvent vulgaire, et jamais innocent, fait de lui le Bret Easton Ellis de la classe ouvrière. Avec en prime, un art du dialogue qui le prédestinait à devenir scénariste.« Un grand chef est, et sera toujours, un sensualiste par essence », fait dire l’auteur à l’un des chefs étoilés du Michelin. Le terme pourrait s’appliquer à Welsh lui-même qui concocte une merveilleuse cuisine de bons mots. Ce n’est pas beau, ni distingué, c’est vrai. Cela sonne juste. On est loin des salons feutrés et policés d’Oscar Wilde, cependant, derrière les masques, l’âme est toujours aussi laide lorsqu’elle est menée par la haine de soi, la concupiscence et l’aigreur.
Nathalie Six
« Porno » de Irvine Welsh, Ed. Au diable Vauvert, 616 pages, 20 €
« Recettes intimes de grands chefs » de Irvine Welsh, Ed. Au diable Vauvert, 560 pages, 20 €























Écrire un commentaire
NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.