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30 avril 2007
Les autopsies intimes, boites noires de nos sombres instants
Bien sûr, on imagine déjà la violence des attaques qui vont fuser vers Antoine Dole pour la parution de son premier recueil, Les autopsies intimes. Car bien entendu, face au diktat des “grandes maisons” d’édition, un auteur de 25 ans ne peut rendre public un tel ouvrage sans être, au mieux, incompris de la plupart et détesté de la majorité des autres. Mieux vaut, c’est certain, débattre sur une auto-fiction insipide, quitte à le faire avec une moue boudeuse. Alors, on l’avoue un brin fièrement : sans tomber dans la béatitude, nous préférerons toujours ici souffrir un peu face à un texte difficile que nous fondre dans le consensus mou.
L’ouvrage est composé de trente-trois textes courts, sans relation apparente autre que la description de vies basculant dans l’horreur. Ecrits à la première personne, ces témoignages d’anonymes fictifs brossent autant de drames de la société actuelle, de relations amoureuses qui s’achèvent en descriptions de vies sur leur fin. Convoquant parfois les protagonistes de tragédies bien réelles, à l’instar du 11 septembre ou de la canicule de 2003, Antoine Dole navigue dans le prisme sombre d’un monde à la dérive. Des textes parfois aux limites du soutenable, qui interpellent le lecteur comme étant leur témoin, sinon leur protagoniste. Le contre-pied total de la littérature jeune à la mode : ici, l’auteur se plonge dans les tragédies de ses personnages, et ne leur impose jamais ses troubles personnels.
Sans psychologie de comptoir, on devine sans peine qu’un kaléidoscope aussi noir révèle le malaise d’Antoine face à une société qu’il ne comprend ou n’admet pas. C’est ici son écriture compacte, souvent brutale, qui en dit le plus sur le fond de ses motivations. La première personne, employée sans exception, dépasse largement le propos du personnage, et dévoile une empathie avec les malheurs décrits. Mais l’ambiguité de ce style jette aussi au visage du lecteur des émotions pas toujours acceptables. Et qui seront, c’est sûr, repoussées d’un revers de main comme de la démagogie obscène par tous ceux qui refusent ce genre de textes extrêmes.
Toutefois, le livre n’échappe pas aux défauts de ses qualités. Pris un à un, chaque texte conserve sa force, mais leur lecture continue provoque une certitude lassitude, due au systématisme de leur contenu. La critique est surtout vraie pour le dernier tiers du livre, dans lesquels les événements de l’actualité récente sont littéralement catalogués. On assiste ainsi aux témoignages successifs de l’accident de voiture à Lens dans lequel un chauffard avait fauché sept personnes, à l’attentat de l’aéroport de Roissy, à la canicule vécue de l’intérieur, aux inondations en Haïti, pour terminer enfin sur une note nettement moins noire, avec le mariage homosexuel célébré par Noel Mamère !
Pour Antoine Dole, qui a fondé la revue En attendant l’or après avoir beaucoup fait sur Internet pour la littérature contemporaine, une chose est sûre cependant., Ce « coup de scalpel » est une réussite suffisante pour nous faire attendre avec impatience son premier roman, annoncé pour 2008.
Les autopsies intimes de Antoine Dole, 140 pages, Editions du Cygne, 13 €
Extrait de Les autopsies intimes
L'univers a une limite. L'univers mesure un mètre. L'univers commence contre la paume de ma main, et s'arrête au bout de mon pied. Il est plongé dans le noir. L'univers ne vit que grâce à un interrupteur. C'est l'autre qui l'allume, c'est l'autre qui l'éteint. C'est l'autre qui décide de tout, de mes heures de vie et de mes heures de mort. Lui qui décide si je mange, lui qui décide si je bois, lui qui décide quand je dors et quand j'ouvre les yeux. Tout ici est à lui, l'univers et le froid, et le ciel et la terre, et mon corps et mes pensées où il prend toute la place. Aucun repère. Je ne sais plus le jour, je ne sais pas plus la nuit, je ne sais plus l'heure, je ne sais plus le temps. Je ne sais plus qui je suis, je m'évapore, je disparais. C'est ce qu'il voulait, ce pour quoi il m'a faite ainsi, sa chose, son objet, sa prisonnière.
Je n'appartiens pas à ce dieu, pas à cet univers. Je ne suis pas d'ici. Son royaume n'est qu'une boîte, une cage de béton. II n'est le dieu que d'un mètre carré. Le dieu incapable, celui du septième jour. II me garde captive ici, me contraint à la foi. Car je crois en son pouvoir oui, il s'étend de partout. II me fait peur. Si peur. Ce dieu du n'importe quoi. Ce dieu qui me touche et me caresse, qui abuse de moi. Je voudrais qu'il soit mort. Je voudrais qu'il soit mort et qu'on vienne me chercher, qu'on me trouve et qu'on m'emmène, je voudrais ne plus le voir, je voudrais ne plus toucher du bout du pied les limites de son univers. Mes parents, les embrasser, qu'ils me disent mon prénom, qu'ils me disent qui je suis.
Et puis je voudrais vivre. Je voudrais grandir. Sortir de la boîte. Oui. Juste vivre. Un grésillement. L'ampoule s'allume. Mes veux me brûlent. Des murs apparaissent, et des étagères, des boîtes et une petite télé qui ne fonctionne pas. Une entrée s'ouvre à ma gauche. Le dieu a dû entendre mes pensées, le dieu doit tout savoir. Est-ce qu'il va me punir? Il pousse une autre fille et l'endroit est encore plus petit, je m'avance, il me gifle. La porte se referme et nous plonge dans le noir. La vie a disparu et contre moi une étrangère, elle est là endormie, sans réaction. Je la prends dans mes bras. Elle que je ne connais pas, si importante déjà. Je lui murmure doucement, « Oublie qui tu es, ce sera plus facile ».L'affaire Dutroux porte avant tout en elle six prénoms : Julie (8 ans) et Mélîssa (8 ans), An (17 ans) et Eefje (19 ans), Sabine (12 ans) et Laetitia (14 ans). Les cadavres des quatre premières ont été exhumes plus d'un an après leur enlèvement. Les deux dernières ont été retrouvées vivantes. Toutes ont subi des violences physiques et sexuelles.
© Antoine Dole et les Editions du cygne
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