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28 mars 2007

Le Salon du livre vu par Chloé Delaume

medium_delaume_salon.jpgDans le cadre du Salon du livre 2007, nous avons demandé à plusieurs auteurs présents de nous faire partager leurs impressions, dans un texte spécialement écrit pour Culture Café.
C’est aujourd’hui Chloé Delaume qui nous envoie un long texte bilan de son salon. Un “journal” fort dans lequel l’auteur expose sa vision de la littérature contemporaine, et ses désaccords avec d’autres jeunes écrivains.


Chloé Delaume a 34 ans. Elle est l’auteur de nombreux romans dont le remarqué Corpus Simsi, qui nous interrogeait sur la place de la littérature à l’heure des mondes virtuels.
Elle a publié deux livres cette année. En septembre 2006 paraissait J’habite dans la télévision, un document/autofiction dans lequel Delaume analysait ses rapports avec la télévision. Début mars vient de paraître La dernière fille avec la guerre, une évocation romancée su groupe Indochine pour la collection Sessions des éditions Naïve.

Jeudi.
Parce que c’est ma septième année et que ça ne m’amuse plus du tout, j’ai laissé s’imposer un autre rendez-vous le soir de l’ouverture. Je suis au Mac Val à 18h pour parler de ma fiction faite sur Pascal Pinaud. Impossible d’enchaîner, trop loin, trop fatigant. Et au Mac Val, au moins, aucun visage non répertorié n’exige un effort mémoriel.

Vendredi.
Signature chez Naïve à 19h30 pour La dernière fille avant la guerre. La nocturne est un échec, je parle de façon générale. D’ailleurs de façon générale, je note un écart abyssal entre ce qu’on vécu les exposants et les chiffres officiels. Pour ma part, c’est le meilleur moment, je rencontre à la suite plein de fans d’Indochine et quelques lectrices très fidèles. La grande majorité a déjà lu le livre pourtant à peine sorti, j’enchaîne et je découvre au bout de la cinquième qu’à dix-sept ans les jeunes filles françaises s’appellent Aurélie. Je rentre boostée à bloc, j’en avais bien besoin. J’apprends en passant sur le stand Verticales que ma signature chez eux est le lendemain, et non la semaine suivante contrairement à ce que j’ai noté.

Samedi.
Signature chez Verticales de J’habite dans la télévision, à 14h. C’est peut-être lié à mon annonce erronée sur mon site, au fait que le livre soit sorti en septembre, ou plus simplement que les gens s’en branlent, ce que je comprends aisément. Toujours est-il que je n’ai pas un rat, à part une Aurélie ou presque. Pour parfaire le tout, je commets une erreur stratégique monumentale en voulant mettre à plat mon agacement envers le collectif Inculte auquel participe François Bégaudeau. Nous avons un débat demain, Devenir du roman y sera cité, je ne suis d’accord sur presque rien et ils me font penser aux existentialistes sauf que bon, là, c’est 2007, le XXIème siècle, le capitalisme triomphant, la venue du virtuel, l’intégration du net, des choses comme ça.

Je suis assise comme une élève, lui debout et moi toute petite, pouvoir et vieille rengaines, je me fais laminer, le mépris est palpable mais il parait que je suis parano. J’en viens à accepter cette hypothèse, j’en viens même à entendre « la métaphore martiale n’est plus adaptée à la littérature, ni à l’édition ». Je ne réagis pas. Pétrifiée au-dedans. Je comprends juste à cet instant que rien n’est commun entre nous. Nous ne parlons pas la même langue, utilisons juste, parfois, les mêmes mots. C’est à Arnaud Cathrine que revient donc la tache de recoller les morceaux d’ego. J’ai envie de partir très loin, je hais la République Bananière des Lettres et je suis trop faible en ce moment pour subir ses dommages collatéraux, qui paradoxalement finissent toujours par venir de l’intérieur.

Dimanche.
Signature sur le stand France Télévision à 14h. Je suis à côté de David Abiker, mon mari m’accompagne, on s’amuse plutôt bien. Je rencontre un membre des Mutants Anachroniques, qui me dit que la première autofiction c’est finalement L’Enfer de Dante, je reste stupéfaite tellement ça tombe sous le sens et ne serais pas trop surprise de voir que leur boulot assure quand je consulterais leur site.

16h : Table ronde chez Virgin sur le roman contemporain. Eric Bénier-Bürckel ne vient pas. Je suis un peu ennuyée parce que du coup j’ai lu Un peu d’abîme sur vos lèvres pour rien. Mais vraiment rien. Les Céline-like, c’est pas ma came. Hubert Artus a invité Oliver Rohé et François Bégaudeau, ce qui fait que sans Bénier-Bürkel la configuration ne m’arrange pas des masses, mais bon. Je me dis qu’il faut rester calme, éviter surtout le frontal, sinon en face on m’acculera au haussement de ton, et je passerais pour une hystérique vu que je suis nulle à l’oral que je ne peux pas mieux faire me chante Sirkis à l’intérieur quand je croise le regard d’une choupinette indochinoise dans le public. Je souris. De temps à autre, quand même, je me dis bon, réduire J’habite dans la télévision à un livre contre la télé, c’est pas de la super bonne foi, mais j’avoue que ça me fatigue moi, rien que l’idée d’expliquer à des gens que non non c’est l’aspect vidéodrome de la téléréalité dont il s’agit, et puis le neuromarketing, parce que vous comprenez, quand même, le Biopouvoir, bah oui ça craint le Biopouvoir. C’est bien plus grave que Kundera.

Réinjecter du politique dans le roman n’est pas réinjecter de la politique dans le roman. Pas la même langue, pas les mêmes mots. Ca se manifeste comme un mantra, je ne crains aucune onde négative mais je suis un peu loin, de fait. Ce n’est pas très intelligent. Je ne suis pas intelligente, je suis juste une bestiole en guerre, qui hallucine que des alliés se plantent à ce point de territoire, au point de se retrouver en face. Je souris.

Lundi.
Normalement à 15h le bar des sciences pour la revue du CNES. Je dois annuler. Il faut à présent que je travaille, sinon tout ça ne sert plus à rien. La cartographie obsolète, la digérer, aussi. Je travaille à mon livre-jeu parce que
Freud [L’opposé du jeu n’est pas le sérieux mais la réalité] x Platon [On peut en savoir plus sur quelqu’un en une heure de jeu qu’en une année de conversation] = Bourdieu [L’image du jeu est dans doute la moins mauvaise pour évoquer les choses sociales]. C’est la seule chose que je puisse faire.

Chloé Delaume
28 mars 2007

Photo d'ouverture : Jean-Luc Bitton

J’habite dans la télévision, Ed. Verticales, 210 pages, 14,5 €

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La dernière fille avant la guerre, Ed. Naïve livres, 120 pages, 12,5 €

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Commentaires

Il n y pas une once de politique dans ce billet alors que tout le monde attendais les candidats et que personnes n'est venu !

Ecrit par : Marco | 29 mars 2007

Bonjour,

Merci pour ce compte-rendu, j'ai bien ri au passage sur les Aurélie de 17 ans, j'aimerai bien avoir encore 17 ans, mais la trentaine me menace...
Alors tu en es où de ce projet autour d'Indo?
Bon repos apres ces jours sur le salon...
Indokiss

Ecrit par : Canarybay | 29 mars 2007

Belle idée, M. Greuet, belle idée !
Bon courage à Chloé D., dites-lui que "La dernière fille avant la guerre" n'est pas réservé aux fans d'Indochine.
J'imagine bien que la République bananière des lettres se préocccupe plus de "la" politique que "du" politique... Mais de nos jours "la" politique n'est plus incontournable pour conquérir le monde.

Ecrit par : secondflore | 29 mars 2007

Re-bonjour. Je suppose que le Salon vous a encore plus épuisée que moi, qui me suis quand même fadé les cinq jours (plus le premier soir). Merci de nous avoir cités. J'ai assisté au débat chez Virgin dont vous parlez, et en fait je suis même en train d'écrire (moi tout seul car ma co-auteure n'y était pas, et se trouve en plein déménagement de sa librairie avant travaux) un texte là-dessus. Enfin, plus ou moins. Trop long d'expliquer pourquoi ça m'a pris, mais je soupçonne devant votre propre compte-rendu que vous vous en douterez. Pour ce qui est du site, il s'agit bien de:

www.stase.org

(Mes super idées de "merchandizing", je le crains, ont eu pour effet pervers d'attirer l'attention sur la page MySpace, où il n'y a pas grand chose!) Que vous aimiez ou non nos textes, j'espère que vous aurez le temps et l'envie d'en lire un nombre suffisant car si nous envoyons souvent des liens plus ciblés, votre intérêt pour la forme du "livre jeu" nous conduit à espérer de votre part une opinion de navigatrice plus encore que de styliste.

Frédéric, de fm+emd:les Mutants Anachroniques.

Ecrit par : Mutants Anachroniques | 30 mars 2007

En feuilletant tout à l'heure un livre de Bruno Vercier et Dominique Viart, j'ai découvert que le rapprochement Dante/autofiction avait déjà été fait, par Vincent Colonna. Ce qui tend à prouver (même si cela blesse un peu mon ego) que Chloé Delaume a raison de dire qu'un tel rapprochement "tombe sous le sens".
Nous avions quant à nous (les Mutants Anachroniques, c.a.d. principalement Emmanuelle Moulin-Desvergnes et moi) déjà intégré la référence à la "Divine Comédie" à notre pratique. D'abord en tirant l'autofiction vers la SF et le surnaturel (ce que CD elle-même n'est jamais loin de faire), et aussi par le biais plus anecdotique d'emprunts purs et simples. Par exemple en page 20 de notre texte "L'invention du zéro", lorsque le Rhinocéros mystique dit au futur moine Télé Rinpoché:
"Je te couronne roi et pape de toi-même."
(Texte complet: www.stase.org/page_litt.php?id=89&page=0 )
Ce n'est certes pas pour rien que notre autofiction (dont le nom est distinct de celui du site, Stase) s'intitule: "Le grand pillage"! Quant à Colonna, nous ne l'avons pillé qu'involontairement. Nous en déduirons donc avec optimisme que les idées (axes de recherche) qui guident notre travail ne sont pas tout à fait infondées...

fm, de fm+emd: les Mutants Anachroniques

Ecrit par : Mutants Anachroniques | 06 avril 2007

D'accord avec toi marco, y a justement un article qui parle du fait qu'ils ne sont pas venu sur le site de Elle.
Bayrou seul lecteur des éléctions ?

Ecrit par : Haegel Martine | 10 avril 2007

Je découvre à peine l'oeuvre de Chloé, et son style: j'adhère, j'adore. Bon je suis un trentenaire gamer aussi, et quelque peu réticent quand François Begaudeau fait son numéro du "j'ai tout compris à la vie, écoutez moi", évidemment, ça crée des liens immédiats.
Bravo en tout cas pour ce journal du Salon du Livre (on aimerait que les autres écrivains aient la même légèreté et la même acuité que miss Chloé _ à mon avis, il leur manque quelques centaines d'heures de Sims pour apprendre l'auto-dérision et la justesse de l'observation).

Ecrit par : Marco (l'autre) | 09 septembre 2007

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