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20 octobre 2006
Le “bookcrossing” institutionnel, trop altruiste pour être honnête

La ville de Rennes et la Fnac viennent d’annoncer que près de 600 exemplaires des treize ouvrages sélectionnées pour le prix Goncourt des lycéens viennent d’être dispersés dans des lieux publics de la ville (présentée comme le « berceau » du prix). L’objectif est de faire connaître les ouvrages en amont de la remise du prix. Cette opération intervient un mois après le “lâcher“ de trois ouvrages sélectionnés par la maison d’édition Héloïse d’Ormesson (eho). Dans les deux cas, les institutions ont repris ici à leur compte le principe du “bookcrossing”, s’attirant ainsi une couverture médiatique inespérée. Une opération de communication qui, au delà de son aspect ludique, peut révéler un certain malaise dans le domaine de l’édition.
Lancé aux Etats-Unis en 2001 par le développeur informatique Ron Hornbaker (photo ci-contre), le “bookcrossing” consiste à abandonner un ouvrage dans un lieu public, accompagné d’une notice ou d'un coup de tampon. Celui qui le trouve est incité à le lire, annoter ses impressions, puis “faire passer“ le livre en l’abandonnant à nouveau dans un autre lieu public. Phénomène typiquement bobo à son lancement, le bookcrossing est aujourd’hui devenu un mini-phénomène de la société culturelle. Bookcrossing.com, le site regroupant tous les bookcrossers du monde annonce ainsi une communauté de 500 000 utilisateurs établis dans près de cent pays.
Les amateurs français de littérature découvrent, pour la plupart, le phénomène dans un article de Angelo Rinaldi publié dans Le Figaro Littéraire du 18 août 2005. Alors que tout le milieu littéraire cherche à se procurer les épreuves du nouveau roman de Michel Houellebecq, Rinaldi publie une chronique titrée “Un Houellebecq tombé du camion”. Il débute son texte par ces mots : « Ce livre qui traînait là sur un banc, et sur lequel on se penchait, n'était-ce pas un exemplaire du dernier ouvrage de Michel Houellebecq, qui alimente les rumeurs depuis une saison ? ». Une explication qui a beaucoup fait jaser à son époque, mais qui faisait entrer le “bookcrossing” dans le crâne de tous ses lecteurs.
Rapidement rebaptisé “lâché de livres” par les ennemis des anglicismes, le mouvement connaît un certain succès à cause de son mystère, de son aspect ludique, et du fait qu’il n’est régulé que par des particuliers entre eux. On peut assimiler le bookcrossing à une sorte de “peer to peer littéraire”, puisqu’il ignore également les droits d’auteur liés à la vente de l’ouvrage.
La récupération du mouvement par les institutions que sont la maison d’édition eho et le Prix Goncourt des lycéens est ainsi une première, tout du moins en France. Les deux opérations reprennent à la lettre le principe originel, mettant en leur centre des blogs spécifiques (consultables ici et ici), sur lesquels sont signalés les lieux de “lâché“, et qui permettent aux lecteurs de laisser leurs commentaires sur les livres découverts. Si le principe avoué des deux structures est bien évidemment de favoriser la lecture de leurs ouvrages, on suppute en amont une opération marketing savamment déguisée.
Curieusement, ces deux opérations interviennent seulement un mois après l’anniversaire des vingt cinq ans de loi Lang instituant le prix unique du livre. Elle interdit aux revendeurs d’effectuer des remises sur les ouvrages au delà de 5% de leur prix de vente, fixé une bonne fois pour toutes. La loi visait en particulier les grandes surfaces, protégeant ainsi les petites librairies.
Un quart de siècle plus tard, il est évident que cette loi a permis de réguler un secteur gravement menacé d’anarchie économique. Mais n’a-t-elle pas déstabilisé les petites structures au détriment des grosses, les empêchant par exemple de mettre en place des opérations ponctuelles destinées à faire connaître un ouvrage via un prix promotionnel ? En effet, les petites maisons ne publient, au mieux, que quelques dizaines de titres par an, là où les grands groupes comme Gallimard ou le Seuil en sortent plusieurs centaines. La différence interdit au plus petites structures d’équilibrer leurs comptes entre best-sellers et ouvrages plus risqués, et de bénéficier d’économies d’échelle sur les prix d’impression ou de diffusion. Sans même parler des intérêts économiques des grands groupes dans des sociétés de livres de poche, seul moyen aujourd’hui de se procurer de la littérature à moindre prix.
D’autant que les mises en place des petits éditeurs sont majoritairement plus faibles que celles des grands. Conséquence directe : le prix des livres édités en indépendants est toujours plus élevés que celui des livres sortis par des grands groupes. Et que la plupart des “petits” titres ne connaissent jamais d’édition en poche.
Les éditions Héloïse d’Ormesson sont connues pour le marketing agressif autour de leurs ouvrages. La société a notamment mis en place les premières “taglines” sur les couvertures de ses livres : il s’agit d’une phrase accrocheuse qui, comme sur les affiches de cinéma, incite le chaland à s’approprier le produit. Mais, malgré son slogan “La petite maison d'édition qui a tout d'une grande”, eho n’en est pas moins soumise aux contraintes du marché et, donc, à la Loi Lang, lui interdisant de recourir à des promotions éventuelles pour faire connaître ses livres (l’un des ouvrages “lachés” est Candy de Luke Davies, roman-culte sur la toxicomanie). Le recours au “bookcrossing” est donc un moyen très malin de détourner la législation. Peut-être est-ce un signal à prendre en compte pour organiser des aménagements de celle-ci. Et permettre d’éviter des situations dramatiques comme le probable dépôt de bilan des éditions Al Dante, l’une des principales maisons d’édition expérimentales de France…
15:45 Publié dans Internet, Livres | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Bookcrossing, Editions Héloïse d’Ormesson, Editions Al Dante, Loi Lang, Culture Café
















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