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21 septembre 2006

La tendinite chronique, maladie professionnelle du critique littéraire ?

medium_tendinite.gif

 Les lecteurs les plus anciens de Culture Café se rappellent peut-être de cette note dans laquelle, avec un pur style gonzo, je me plaignais de la lassante répétition de mes séances de kiné le mercredi soir, après une harassante journée de travail. Je ne m’attendais pas à ce que ce post ait une suite et, croyez-moi, j’aurais préféré le contraire.
En effet, hier (mercredi donc), alors que je démarrais la lecture du nouveau roman de John Irving, reçu le matin même, une violente douleur dans l’épaule et le coude est apparue. Deux heures plus tard, j’exposais le problème à mon cher kiné. Un rapide examen a suffi à celui-ci pour trouver l’origine de la douleur : « ah ben ça, il n’y a pas de doute, c’est ta tendinite chronique qui s’est réveillée. Tu as sûrement porté trop longtemps un poids à bout de bras ».


Le praticien ne croyait pas si bien dire ! Inutile de chercher bien loin les origines de ce Mal : depuis le mois de juin, les heures passées à la lecture des nouveaux romans de la rentrée littéraire sont, d’évidence, responsables. Car les pavés, comme l’on dit, pullulent en cette rentrée. Le Irving en question, par exemple, dépasse les 850 pages ! Mais il n’est pas le seul, loin de là…
Les livres de 500 pages, voire beaucoup plus, sont en effet bien plus nombreux cette rentrée. On pense bien entendu aux 900 pages des Bienveillantes, mais Jonathan Littell ne peut être tenu pour medium_irving.jpgseul responsable de cette douleur entêtante. Quelques exemples : Grande Jonction de Maurice G. Dantec (770 pages), Le script de Rick Moody (620), Fergus d’Adrienne Miller (660), A l’estomac de Chuck Palahniuk (536), Ronde de nuit de Sarah Waters (592) et, dans une moindre mesure, Les fusils de William T. Wollmann (410) ainsi que Extrêmement fort et incroyablement près de Jonathan Safran Foer (424). Autant de livres épais, lourds, mais souvent passionnants, qu’il est impossible de rater. Alors je profite de cette note pour lancer un appel aux éditeurs : pitié, ralentissez la cadence de parution de ces gros ouvrages, afin de permettre la lecture de ceux déjà parus, et par là-même diminuer peut-être les douleurs aux bras (il est bien connu qu’un des seuls remèdes de la tendinite est l’arrêt des activités provoquant la douleur).
Aussi, c’est avec un grand soulagement que je découvris, en rentrant de ma séance de kiné, le calibre de L’amant en culottes courtes de Alain Fleischer, enfin arrivé chez moi après plusieurs pertes dans les trajets du courrier. Malgré ses 620 pages, le roman reste d’un poids raisonnable. De joie (et d’impatience de le lire enfin), je m’y suis attaqué sur le champ…

Cette rubrique est dédiée à Max Monnehay, Amélie Nothomb, Marc Weitzmann, Christophe Bataille, Dennis Cooper et quelques autres qui ont su me procurer un grand plaisir de lecture sans trop soulever de poids !

Trackbacks

Un pavé sur la théorie de l’évolution

Mon collègue Christophe Greuet  évoquait récemment dans cette note les conséquences sur ses articulations des nombreux gros livres de cette rentrée littéraire. Je risque moi aussi d’être atteinte par la tendinite chronique du critique littér...

Trackback par : Esprit libre | 16 octobre 2006

Commentaires

Mais tu les lis comment tes livres ???
A la verticale comme des haltères ? lol
Bon rétablissement en tout cas !

Ecrit par : Alexandra | 21 septembre 2006

Bonjour Christophe Greuet,

Je viens de voir, en surfant sur Internet, que vous faisiez mention de mon nom je ne sais plus trop sur quel blog titrant "les grands oubliés de la rentrée littéraire", et de mon ouvrage. Mon nom, Bruno Lemoine, et mon roman, "Matachine", édité sur Al dante, au bout du bout des commentaires du blog "Les grands oubliés de la rentrée littéraire" qui, par un phénomène d'économie générale, le flux tendu, se trouve passer en quinze jours du domaine littéraire au champ de l'embryologie. - A vous couper le souffle ! Messieurs les critiques, n'écrivez jamais de romans, cela n'a pas d'intérêt, préférez les broyer !
Dites-moi, Monsieur Greuet, puisque, vous au moins, vous avez touché mon roman et que vous l'avez aimé, par curiosité : combien y a-t-il de critiques dans un pays comme la France et comment se répartissent-ils leur charge ? Car il faut qu'un psychologue du travail s'intéresse à leur cas. Voilà 1000 livres pour la fournée littéraire 2006 et ils ne parlent que de 5 % d'entre eux, me semble-t-il. Comment font-ils ? Cela doit être un métier des plus complexes où il faut lire énormément et très rapidement, un balayage occulaire de la page digne du premier superman, car tout va tellement vite maintenant. Quinze jours après "grandes vacances" où 2 jeunes sur 5 se remettent à courir, puisque tout recommence. - Vais-je réussir à pointer la machine à l'heure ? Sur qui dois-je marcher pour pointer la machine à l'heure ? Courir plus vite ! Courir plus vite ! Demain, en bon Stakhanov, j'écrirai un best-seller ! Demain, en bon stakhanov, j'aurais ma photo sur des blogs, dans des magazines, à la télé. Un os comme récompense méritée pour un travail acharné.

Bruno Lemoine

Ecrit par : bruno lemoine | 23 septembre 2006

Cher Bruno,

vous pointez du doigt un problème malheureux mais bien réel : le peu de livres de rentrée couverts par les médias.
Je ne sais pas combien il y a de "critiques littéraires" en France, car la perception de chacun sur ce type de poste est très diverse (à partir de quand est-on "critique littéraire" ? S'il ne faut faire que des livres dans son journal, à ce moment-là à part en presse nationale, vous ne trouverez malheureusement pas grand monde...).
J'ai effectivement eu votre livre en main et je l'ai beaucoup aimé. J'en ferai d'ailleurs une critique bientôt ici-même. Mais j'avoue l'avoir découvert un peu par hasard, grâce à votre éditeur qui me l'a envoyé.
Pour répondre à votre question sur la "répartition" des lectures, il n'y en a justement pas et c'est probablement l'origine du problème. Chaque média est sollicité par les grandes maisons sur les mêmes livres, et à part une volonté réelle du critique d'aller voir ce qui se passe chez les petites maisons comme Al Dante, tout le monde lit la même chose au même moment (dès juin pour les plus "pros", à la sortie en Août ou Septembre pour les retardataires). Voilà ce qui explique le peu de livres médiatisés...
J'espère néanmoins que vous arriverez à vous faire un public, même restreint ! J'ai moi-même connu les "affres" de l'édition, non pas avec un roman mais avec un document. Je vous soutiens d'autant plus. A bientôt j'espère !

Christophe Greuet

Ecrit par : Christophe Greuet | 23 septembre 2006

C'est que moi, maintenant, j'en ai gros sur la patate. Je savais évidemment très bien dans quoi je mettais les pieds en éditant, comme vous. Je connaissais la théorie, je lisais le journal. Mais le vivre, c'est une autre affaire. Maintenant, moi, je veux "démolir Nisard".

D'abord, oui, c'est vrai, il faut le dire. Il y a trop de monde qui frappe à la porte du roman. Le bruit entropique dans tous les rayons de librairie. Eh puis, il faut relativiser jusqu'au bout, n'est-ce pas ? Qu'est-ce que c'est que le manque de diffuseurs pour la poésie en France, quand on sait qu'au Mali "Un vieilard qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle" ? Cela n'est pas moi qui vais crier qu'il manque des critiques pour le domaine poétique français, cela me ferait même rire de le faire.

Ce qui m'irrite, par contre, c'est que Nisard est toujours là. Et ce Nisard, cela n'est pas celui réinventé par l'écrivain Eric Chevillard pour la rentrée littéraire 2006. Non, le Nisard du XIX° siècle, le critique reconnu dans les journaux parisiens, était moins con, puisqu'il faisait l'éloge des Lumières, de Dumas ou de Hugo, mais il avait déjà ses auteurs-écrans, ses intellectuels-écran et ses chanteurs-écran. La seule différence entre lui et son avatar contemporain tient aux médias, et cette différence est essentielle, parce qu'on ne peut plus faire un pas dans une gare, dans le métro ou sur la rocade sans être bombardé par un simulacre de pensée. Alors, le désert de l'écriture est pire maintenant qu'il ne l'a jamais été, parce qu'aujourd'hui tout le monde sait lire et tout le monde peut se donner les moyens d'écrire. Nous sommes dans une société où, paradoxalement, il y a de plus en plus d'auteurs et de moins en moins de lecteurs. Et cela, Nisard le sait, Nisard sait que dans la génération Mitterrand les impétrants de l'Université sont légion, sortant d'un parking chômage pour un autre. Voilà la nouveauté à mon sens : la marge entre le nombre d'écrivains potentiels et le nombre de lecteurs va grandissante chaque année, elle n'a même jamais été plus énorme dans l'histoire qu'aujourd'hui. Alors, mon Nisard va filer sa laine pour une société-écran, chantant les louanges d'un "Houellebbeigbeder" à travers le monde et transformant toute une génération ancienne et nouvelle d'auteurs en communauté taisible.

Paru ce mois-ci, "La condition littéraire", sous-titrée "La double vie des écrivains" du sociologue Bernard Lahire, éditions La Découverte. Bernard Lahire montre que seulement 41,4 % des auteurs français interrogés se déclarent "écrivains" et 53,8 % disent plus modestement "qu'ils écrivent", alors que "Houellebbeigbeder", lui, est écrivain, cela se voit partout, c'est une évidence. Il n'a plus besoin d'écrire de CV, lui. Alors, oui, que les écrivains se mettent à table, que cette communauté taisible ouvre sa gueule une bonne fois pour toute, parce que mon Nisard et mon Houellebbeigbeder sont des parvenus qui profitent d'eux et de leur "condition littéraire". Leur double vie n'est plus possible aujourd'hui. OUVRIR SA GUEULE.

Bruno Lemoine

Ecrit par : Lemoine | 23 septembre 2006

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